La danse contemporaine à l’épreuve d’une écriture chirurgicale – RENCONTRE AVEC L’UNIVERS D’ANNE TERESA DE KEERSMAEKER

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la programmation

Pour peu que l’on se soit un jour intéressé un peu longuement à la danse contemporaine et à son histoire, il y a fort à parier que le nom de la chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker se soit glissé dans les résultats des recherches, parmi les personnalités emblématiques de ce courant aussi incontournable qu’indéfinissable…

Avant de faire un focus sur le travail de la chorégraphe, osons quelques mots sur la danse contemporaine. Prétendre proposer une définition exacte est un exercice périlleux, car par excellence, cette danse est ancrée dans notre époque, et quoi de plus insaisissable que le moment présent ?
Il est en revanche possible de dire qu’elle est née aux lendemains de la seconde guerre mondiale, qu’elle vient créer une rupture véritable avec les danses classiques et traditionnelles et qu’elle s’affranchit des structures et des codes !
Là où en danse classique, par exemple, certains termes tels que « pas de bourré » « plié » nous renvoient à une posture bien définie, la danse contemporaine, elle, ne jouit pas d’un vocabulaire qui lui est propre. Charge alors aux chorégraphes d’inventer le leur et la manière dont ce dernier doit être interprété sur un tapis de danse. De quoi se conférer un style unique et pourquoi pas reconnaissable entre mille, comme c’est le cas pour la créatrice d’EXIT ABOVE – d’après la tempête.

Anne Teresa de Keersmaeker est connue et reconnue pour son écriture presque chirurgicale, son goût pour la géométrie et sa manière unique de ne faire qu’une avec la musique. Voilà de quoi constituer son lexique.

« La musique a toujours été mon maître » 

Durant ses études entre la Belgique et les Etats-Unis (où elle s’intéresse à la danse postmoderne), elle rencontre Fernand Schirren, musicien et compositeur, elle apprend de lui une manière de disséquer la musique, l’analyser, de sa structure à son rythme.

Support premier de son travail, elle pense une écriture chorégraphique qui soit en adéquation avec la musique qu’elle utilise, et en observant son répertoire il est facile de voir qu’elle s’en donne à cœur joie et se prête au jeu d’un registre large (classique, jazz…). Et si certaines musiques rappellent au corps des émotions connues comme la joie, la tristesse, la fierté ou la mélancolie… D’autres se veulent moins évidentes, mais la chorégraphe aime aussi se donner le défi de danser sur ces musiques « indansables ».

Une fois au plateau, peu importe la musique retenue, la danse semble naître directement de la partition musicale, comme une traduction par le corps des interprètes de ce que l’on entend. C’est le fruit d’une étude exigeante de la musique par la chorégraphe. Les danseuses et danseurs empruntent cette attention au moindre détail pour faire vivre cette fusion des disciplines, ils sont le liant entre le monde tangible et cette mélodie sans physicalité.

Là se dessine une autre particularité du langage de Keersmaeker : on la reconnaît pour sa manière d’incarner l’abstraction.

« Une chorégraphie, c’est une calligraphie de l’incarnation »

Pour comprendre ce que la chorégraphe entend avec le terme « abstraction », il faut connaître son étymologie : du latin abstrahere (« séparer, isoler »).

Séparer, soustraire, enlever, mettre à nu, décoder, chercher à la racine… Tout cela fait désormais partie de son langage, de son goût le plus profond. Elle va chercher dans son travail à réduire, à incarner quelque chose d’assez « minimaliste ». Sans jamais chercher à réduire les corps, ni à désincarner les interprètes.

Dans des pièces comme Fase ou Rosas danst Rosasce travail de recherche minutieux, cette exigence du détail pour donner vie à l’abstraction avec la plus grande des justesses pouvait donner une forme presque radicale, très marquée par les chiffres. Mais à mesure que l’on avance dans son répertoire, l’écriture est devenue plus souple, plus indépendante de ces séries de chiffres…

Hors de question en revanche de se départir complètement de cette folie mathématique. Au contraire elle s’assume ! Car il reste question de formes géométriques et de proportions. Et pour construire ces espaces : des tracés à la craie ou au ruban adhésif de couleur commencent à apparaitre sur le sol.
C’est ainsi qu’il nous est donné de voir des spirales se superposer aux rectangles, comme une voie toute tracée pour une chorégraphie tourbillonnante !

 

Comme je marche, je danse ?

Avec ces lignes au sol et ces déplacements on s’intéresse à une certaine horizontalité et pour prendre de la hauteur et s’intéresser à la verticalité, il y a les corps.

Plus que les corps des interprètes, ce sont différents corps du quotidien qui intéressent et inspirent la chorégraphe. La manière dont on adapte un corps à l’environnement, et notamment la manière dont on le déplace. Vient alors la question de la marche, autre point signature de la chorégraphe. De son esthétisme même.

La marche introduit sa pièce Concerto brandebourgeoiset rencontre le blues dans la pièce EXIT ABOVE – d’après la tempête. Ce mouvement, comme ce style musical apparaissent comme des fondamentaux.
De cette apparente simplicité va naître la répétition d’abord, avant de révéler être ici le terrain solide d’où peut se déployer la complexité. La marche d’ordinaire fonctionnelle permet un voyage dans cette pièce chorégraphique, spatial ou temporel. Peut-être que l’effort ne mènera nulle part, peut-être qu’il mènera vers un voyage intérieur. Peut-être que cette marche collective n’est qu’une errance ou peut-être plutôt une manifestation.

Ou bien n’est-ce qu’une partie infime d’une histoire qui, pour être pleinement comprise, doit attendre d’être associée à la musique…

Justine Komé


EXIT ABOVE – d’après la tempête

Entre marche collective et mouvements dynamiques, errance solitaire et force de groupe, un brillant panorama de danses et de musiques se dévoile. Au son de mélodies blues, soul ou électro, la danse toujours aussi élégante de la chorégraphe semble remonter dans le temps et fusionner les styles comme les époques. Une fresque rythmique se dessine avec la voix envoûtante de la jeune chanteuse d’origine éthiopienne Meskerem Mees, petit à petit remplacée par une musique intense, de plus en plus communicative, qui suscite l’engouement pour cette pièce qui doit son sous-titre à l’emblématique pièce de Shakespeare « La Tempête ».